LIVRES. Quelque part dans la forêt du Morvan, une adolescente disparaît. Dans "La gardienne", Sonja Delzongle entraîne le lecteur au cœur d’une forêt où une famille a choisi de s’effacer du monde. Mais derrière la promesse d’un refuge sauvage, l’isolement devient poison. À mesure que les disparitions troublent la région, les certitudes vacillent.
Le livre s'ouvre « quelque part dans la forêt » par l'enlèvement d’une jeune adolescente. D’emblée, l’intrigue se déploie, s’épaissit, s’assombrit.
Nous voilà, à l'été 1997 en Bourgogne-Franche-Comté. Dans le massif du Morvan, au bord d’un lac aux eaux épaisses, une maison de bois colorée se dresse comme un mirage nordique. Conçue par le père Olsen, la famille s’y installe après avoir quitté Lille. Le père prénommé Frode, un Norvégien taiseux et charismatique, a décidé de soustraire les siens au monde après l’agression subie au collège par Rune, sa cadette, élevée comme un garçon.
Dans ce lieu retiré, la famille fait le choix d’une autarcie presque totale. Plus d’écrans, plus de téléphones : chasse, pêche, culture du potager deviennent le socle d’un nouveau mode de vie. La « Petite Norvège » promet indépendance et protection. Ce ne sera pas le cas.
Le roman déploie un huis clos familial d’une redoutable efficacité. La nature, d’abord décor et abri, se mue en menace sourde. L’isolement, présenté comme salvateur, devient enfermement. L’autonomie glisse vers l’emprise, la protection, vers la domination.
Frode impose des rôles, distribuant les cartes selon la symbolique des prénoms de ses filles. Gerda, l’aînée dont le prénom dérive de racines scandinaves signifiant « la Gardienne » conserve la mission écrasante de veiller sur sa sœur Rune (à l'autre prénom prophétique de « secret »). Un an seulement les sépare, mais un gouffre s’ouvre. Gerda s’enferme dans sa fonction, Rune devient le centre d’une relation fusionnelle ambiguë, initiée à tous les savoirs du père.
Respectueux des bêtes et des forêts, ce géant blond se révèle, au fil des semaines, plus répressif, plus colérique, plus opaque. L’homme qui prône l’harmonie avec le vivant dissimule des zones d’ombre. Son passé en Norvège, ses silences d’adolescent, sa rancœur muette affleurent peu à peu. La maison n’est pas l’origine du mal : elle en est le révélateur, tandis que les liens familiaux se délitent inexorablement.
Dans ce système clanique, presque tribal, Frode règne en chef de meute. Il décide, il initie, il sanctionne. Il choisit son héritière en sa fille Rune et relègue Gerda au rang de victime expiatoire. La cellule familiale, censée protéger, devient le théâtre d’une violence sourde, d’une emprise psychique étouffante, frôlant des frontières troubles.
Le récit s’étire entre 1997 et 2017 dans une chronologie fragmentée que Sonja Delzongle construit par strates. Dans cette intrigue, les détails liées aux disparitions de jeunes filles âgées de 14 à 16 ans ressurgissent et font naître des suspicions. Des drames éclatent et de nouvelles trajectoires de vie se profilent pour les deux jeunes filles.
Face à la violence, une quête de vérité s’organise, celle de Gerda qui se fera appeler par la suite Lise et du lieutenant André Moulin, homme droit et obstiné. Même à la retraite, il poursuit son enquête, déterminé à dénouer les fils d’une vérité ensevelie sous les années et les silences.
La nature vertigineuse et implacable
Au fil des pages, le lecteur avance à tâtons, happé par une tension qui ne se relâche jamais. Aux disparitions, une nouvelle traque débute celle de Gerda qui se fera appeler Lise.
La grande force du roman tient dans son atmosphère entre sucessions de drames et révélations. Si la beauté du décor n'absout rien, la forêt et les champs du Morvan ne sont pas un simple décor. Les trajectoires des personnages s'y entremêlent. Le lac, opaque, garde ses secrets tout comme les protagonistes. Les descriptions mêlent la splendeur des paysages à l'image d'un ciel étoilé à la crudité de la mort, à la finitude humaine face à l’éternité des éléments.
En toile de fond, l'autrice interroge notre rapport à la nature et à la spiritualité. L’interaction homo sapiens et nature est ici ambivalente, on peut aimer la forêt, la ressentir, dialoguer avec elle, prier Dieu et détruire les siens. Respecter l’animal et broyer l'humain.
Dans un style fluide et captivant, Sonja Delzongle dissèque les mécanismes de l’emprise, de la domination paternelle, de la violence conjugale et des rapports de prédation. La psychologie des personnages est ciselée, Mathilde, la mère trop effacée, Rune, prise dans un lien trouble avec son père, Gerda, qui retourne contre elle le malaise familial et Frode, figure ambivalente, fascinante dans sa communion avec la nature, terrifiante dans ses colères et dans les faits qui lui sont reprochés.
Drame familial autant que roman noir, « La gardienne » explore les ravages des non-dits, les mensonges, la dépendance affective, la transmission dévoyée, la privation de libertéà travers le prisme d’une intrigue glaçante.
Un récit intense et dérangeant, que l’on lit avec appréhension et curiosité, dans l’ombre des arbres et des hommes, là où se niche le vertige des liens du sang.
La Gardienne, de Sonja Delzongle, Fleuve Noir, 432 pages 21,90 €. Paru le 5 février 2026.
"La Gardienne" de Sonja Delzongle
Dans ce qui devait être leur havre de paix, le danger guette...
Au cœur d'une sombre forêt du Morvan, tout près d'un lac aux eaux opaques, se dresse une maison en bois. C'est là que les Olsen s'installent, un jour de printemps. Le père, d'origine norvégienne, a imposé cet isolement à sa famille à la suite de la brutale agression subie à l'école par Rune, sa fille préférée qu'il a élevée comme un garçon.
Pour fuir ce monde hostile et violent, ils vivront désormais loin de tous, dans ces bois retirés. Leur Petite Norvège, comme il l'appelle, est une promesse d'autonomie et de sécurité. Mais certaines promesses sont des mensonges. Et, les filles Olsen vont bientôt le découvrir, la vie en vase clos peut aussi devenir le pire des pièges...







