À Nancy, une équipe de chercheurs perce le mystère d'une lettre codée de Charles Quint

De gauche à droite : Camille Desenclos, maîtresse de conférences en histoire moderne à l'Université de Picardie Jules-Verne (CHSSC); Cécile Pierrot, chercheuse Inria en cryptographie au Loria ;Pierrick Gaudry, chercheur CNRS en cryptographie au Loria et Paul Zimmermann, chercheur Inria en cryptographie au Loria   De gauche à droite : Camille Desenclos, maîtresse de conférences en histoire moderne à l'Université de Picardie Jules-Verne (CHSSC); Cécile Pierrot, chercheuse Inria en cryptographie au Loria ;Pierrick Gaudry, chercheur CNRS en cryptographie au Loria et Paul Zimmermann, chercheur Inria en cryptographie au Loria  
NANCY. Après près de cinq siècles et plusieurs mois d'enquête et d'analyse, quatre chercheurs en informatique et en histoire viennent de lever le voile sur les mystères qui entouraient une lettre codée de Charles Quint. Une découverte inédite et un témoignage exceptionnel de la situation en Europe au XVIe siècle.

Une suite de symboles inintelligibles et de lettres digne du roman d'action Da Vinci Code de Dan Brown, à l'exception que nous ne sommes pas à Paris, mais à Nancy et que le sujet ne porte pas sur les Templiers ou le Prieuré de Sion, mais d'une correspondance de Charles Quint rédigée en 1547 à une époque où Henri VIII d'Angleterre vient de succomber et alors que les guerres d'Italie font rage. Partiellement codée pour que les opposants ne puissent pas la décrypter, cette missive manuscrite, chiffrée et signée par l'empereur du Saint-Empire, a livré ses secrets bien gardés depuis près de 5 siècles, grâce à une équipe de chercheurs.  

Conservée à la Bibliothèque Stanislas de Nancy, elle a été présentée, ce mercredi 23 novembre 2022, lors d'une conférence de presse, en présence de l'équipe de chercheurs. Un document exceptionnel et dans un état de conservation remarquable qui était adressé à l'ambassadeur de Charles Quint, Jean de Saint-Mauris. Un courrier composé de trois feuillets articulés autour de paragraphes codés et d'écriture traditionnelle. 
lettre charlesQuint StanCécile Pierrot, chercheuse en cryptographie au Loria - photo ici-c-nancy.frLettre CharlesQuintLa lettre de Charles Quint dans un état de conservation remarquable - photo ici-c-nancy.fr

Un décryptage de longue haleine et une enquête "petit pas à petit pas"

La lettre serait sans doute encore restée archivée et non décodée, si Cécile Pierrot, chercheuse en cryptographie au Loria, n'avait pas appris son existence en 2019 "par hasard" au cours d'une discussion. Intriguée, elle apprend encore un peu plus tard, grâce à une autre connaissance, que la lettre est archivée à Nancy. Le début d'une longue et passionnante enquête. 

"Il faut imaginer notre émotion, il s'agit d'une lettre très bien conservée qui n'avait jamais été décodée. Elle est composée de quatre feuillets avec sur le troisième, la signature de Charles Quint, il écrit à son ambassadeur en France Jean de Saint-Mauris ", explique à la presse locale et nationale dans la somptueuse biblithèque Stanislas, la chercheuse en cryptographie au Loria. Le travail consiste d'abord par classifier les quelques 120 symboles montrant toute la complexité du code. "Il n'y a pas eu de recours à l'intelligence artificielle, l'ordinateur n'a servi que pour faciliter les recherches dans le texte" ajoute-t-elle en précisant avoir travaillé via le langage de programmation Python afin d'encoder et émettre des hypothèses. L'analyse est pointue et la tâche ardue, elle se rapproche donc de Pierrick Gaudry, chercheur CNRS en cryptographie au Loria de Paul Zimmermann, chercheur Inria en cryptographie au Loria avec qui elle avance "petit pas à petit pas". 

La clef du mystère

Impossible de poursuivre l'analyse sans prendre en compte la dimension historique de la lettre. Pour percer tous les mystères qui auréolent la missive, ils contactent alors Camille Desenclos, maîtresse de conférences en histoire moderne à l'Université de Picardie Jules-Verne (CHSSC), spécialiste des relations entre le Saint-Empire et la France au XVIe siècle.

A cette époque de l'histoire, Charles Quint et François Premier sont les deux souverains les plus puissants d'Europe. Charles Quint règne sur un vaste empire composé de l'Espagne, le Saint-Empire (actuellement l'Autriche, Allemagne, Pays-Bas, Franche-Comté), le second est Roi de France. "Si depuis plusieurs décennies, ils s'opposent militairement et politiquement, au moment de la rédaction de cette lettre, ils sont en paix. Pourtant, les tensions sont vives. La lettre révèle qu'il ne s'agit que d'une façade par l'ampleur des méfiances qui révèlent une hostilité politique et militaire", analyse Camille Desenclos. Preuve en est que, François Ier soutient à cette époque la ligue de Smalkalde, des rebelles protestants... qui combattent Charles Quint ! 

Lettre CharlesQuint CleLa grille qui a permis à décoder la missive de Charles Quint - crédit photo ici-c-nancy.fr

Dans la partie codée de la lettre, Charles Quint exprime donc ses vives inquiétudes et sa stratégie à son ambassadeur. Il raconte ainsi sa peur que la paix s'achève et que la guerre reprenne. "C'est la surprise de cette lettre avec l'expression de ses soupçons" car il évoque aussi une rumeur d'assassinat qui l'inquiète, désignant même un chef de guerre de François 1er, dénommé Pierre Strozzi, qui chercherait à l'assassiner. Une rumeur que Charles Quint demande à son ambassadeur de vérifier afin d'éventuellement arrêter le suspect. Même si la rumeur est infondée d'après les connaissances actuelles, "Il s'agit d'écrits intéressants pour les historiens" ajoute la maîtresse de conférences. Un témoignage qui met en lumière et sous un nouveau jour les relations entre Charles Quint et François Ier. Par ailleurs, il constitue aussi une avancée avec la possibilité, peut-être, de décoder à l'avenir d'autres lettres utilisant ce même système de codage, mis au jour par les chercheurs. Il en existerait des centaines.

"Le travail présenté montre aussi la grande richesse des collections déposées dans cette bibliothèque Stanislas, cette lettre appartient à un fond extrêmement riche qui comprend plus de 10 000 références constitué au fil du temps à partir du 19ᵉ siècle " rappelle, Bertrand Masson, Adjoint au Maire délégué à la culture, au patrimoine, aux métiers d'art et aux grands événements. L'élu a tenu à saluer "l'expertise scientifique et l'excellence universitaire" qui ont permis à la valorisation de ce document exceptionnel.