février 28, 2021

Pascal Thomas, Cinéaste à la Ligne Claire

By Raphaëlle Chargois septembre 03, 2012

INTERVIEW - En 2004, les spectateurs français ont pu découvrir pour la première fois sur grand écran les aventures aussi farfelues que palpitantes de Prudence et Bélisaire Beresford, époux nés de la plume d’Agatha Christie ; puis dépoussiérés, ranimés et sortis de la désuétude où semblait tombée la célèbre reine du crime par la grâce de caméra amusée de Pascal Thomas.
Pris au jeu, le réalisateur a retrouvé ses personnages pour Le Crime est Notre Affaire (2008), juste après avoir renoué avec l’univers d’Agatha Christie dans L’Heure Zéro (2007).

cinepascalthom
Crédit photo : Bastien Miclo

Dans Associés contre le Crime, il confie une dernière fois les rôles des Beresford à Catherine Frot et André Dussolier pour une conclusion entre polar, comédie, et fantastique, dont il a bien voulu nous parler à l’occasion de la présentation du film au Cameo à Nancy.

 

C’est la quatrième fois que vous adaptez Agatha Christie au cinéma. Qu’est-ce qui vous plaît tant chez la reine du polar anglais ?

Pascal Thomas : C’est que pour moi, elle est très proche d’Homère. Vous savez que chez Homère, tous les crimes sont singuliers. Relisez L’Iliade et L’Odyssée, vous verrez que chaque mort est singulière, il n’y en a pas une qui soit identique à l’autre. Les éléments fantastiques, le héros qui doit se surpasser, tout ça fait qu’elle est dans une tradition extrêmement classique, mais en même temps elle est très inventive, elle a un fond très morbide. On croit que c’est gentillet parce que les jeunes filles sont ses principales lectrices, et pourtant elle est d’une morbidité incroyable ! Vous savez, quand vous adaptez un livre, vous faites une sorte de psychanalyse de l’auteur, et quand on a découvert le crime – parce que c’est très embrouillé, hein, nous on a simplifié – quand on a découvert le type de crime du premier, je me souviens que l’un des scénaristes s’est écrié : « Mais elle est complètement cinglée cette bonne femme ! » Parce que quand même : la fille avait avorté, elle s’en voulait, et après dans son fantasme, dans les limbes, son enfant grandissait. Alors pour pas qu’elle grandisse seule, elle tuait des petites-filles. Au début elle tuait des bébés, puis des petites filles de 2 ans, 3 ans, 4 ans, 8 ans, pour qu’elles l’accompagnent et jouent avec elle qui continuait à grandir dans les limbes. Non mais quand même !

  Je crois que cette intrigue est née de l’aventure personnelle secrète qu’a pu avoir Agatha Christie. On sait qu’elle a disparu un moment. En fait il semblerait qu’elle ait été enceinte et qu’elle se soit fait avorter. On croit maintenant que c’est ça, mais on ne peut toujours pas l’affirmer puisque c’est un lourd secret familial chez Agatha Christie.

Ce qui est très singulier aussi c’est que vous reprenez un univers très british, qui est celui de la bonne société anglaise des années 1950, où l’on se fait volontiers le reproche d’être « trop insulaire » pour le replacer dans le contexte de la Suisse française actuelle dans un esprit très BD… C’est assez paradoxal, non, comme parti pris ?

Pascal Thomas : Oui, vous savez, pour moi, la BD, c’est la ligne claire : il faut tout simplifier. Et en même temps, pour ce qui est des aventures ici, on est plus près de Tintin que d’Agatha Christie. Quelque part, Hergé et Agatha Christie ont des points communs : si vous prenez L’Ile Noire, par exemple, ce n’est pas si loin de l’atmosphère des romans d’Agatha Christie. Mais en même temps, on les a un peu transformé ces personnages. Par exemple, quand on a projeté le film en Angleterre et en Ecosse, on a constaté que les spectateurs étaient ravis que les personnages aient des rapports vraiment charnels. Peut-être moins dans ce film-là que dans les autres, mais en tous cas ils ne sont pas manchots de ce point de vue. Ils picolent ; ils adorent l’alcool plus que le thé. Tout ça a beaucoup plu. Les Anglais semblaient comme libérés de voir ces personnages, qui peuvent être coincés, paraître plus vivants. Déjà ça, ça plaisait, et puis, j’ai suivi mon naturel : Prudence n’a pas de petits-enfants dans les romans d’Agatha Chistie ; on lui en a donnés, mais on lui a aussi donné un caractère très particulier, voyant comme une calamité l’arrivée de ses petits-enfants, et même de sa fille. Dans l’un des films, elle a une réplique dans le genre : « Mais je les connais à peine, je ne sais pas qui sont ces étrangers dans ma maison ! » Je crois que c’est dans Mon Petit Doigt m’a Dit

Dans l’œuvre d’Agatha Christie, les personnages les plus connus sont Miss Marple et Hercule Poirot ! Pourquoi accrochez-vous tellement aux aventures des époux Beresford, vous ?

Pascal Thomas : On a commencé avec eux, et donc avec Catherine Frot et André Dussolier, alors on a poursuivi, d’autant que ça me plaisait d’avoir réussi à créer un couple, parce que c’est difficile de créer un couple amusant. Il se trouve qu’on a réussi ce coup, peut-être pas autant que McCarey avec Laurel et Hardy ou Dean Martin et Jerry Lewis (même s’ils faisaient déjà du music-hall avant). C’est difficile, car il faut qu’une alchimie se crée. Une alchimie a pris donc on n’avait pas envie de s’arrêter. Je ne pouvais pas les reprendre et les mettre dans d’autres habits, on était obligés de poursuivre en les mettant dans ceux des époux Beresford. Mais c’est vrai qu’on aurait pu éviter de se préoccuper d’Agatha Christie… Mais lisez par curiosité la nouvelle et vous verrez  qu’on a beaucoup brodé ! A ce stade, c’est même  plus de la broderie d’ailleurs, mais un nouveau patron !

Il y a dans Associés contre le crime plusieurs clins d’œil et passerelles vers Mon Petit Doigt m’a dit, le premier opus… Pourquoi ce désir de revenir aux sources de cette trilogie ?

Pascal Thomas : En fait, déjà, vous avez la maison des époux Beresford. Au moment où on a choisi cette maison, on cherchait en fait un château pour le crime du premier film. Il y avait cette maison où on ne pouvait pas vraiment tourner le crime, mais qui était un lieu absolument sublime, qui domine le lac du Bourget (c’est à Châtillon). Dans ce film-là, il y a des plans où j’ai l’impression qu’on est à l’embouchure du Mékong. Quand la nature vous offre de la beauté, vous la prenez.

  En plus les histoires d’Agatha Christie, ces intrigues policières, sont des choses tellement légères qu’il faut les étoffer un peu. Même quand ils ont fait les films avec Peter Ustinov sur le Nil[1], avec tout un casting, toute une distribution d’acteurs très connus, des décors extrêmement soignés, c’était en réalité quelque chose qui existe déjà chez Agatha Christie. Si vous n’êtes pas généreux avec le film, vous avez des chances de passer à côté. Donc il faut des décors et des robes ! Pour les robes, c’est la même chose.

  Je suis allé à Drouot, je ne pouvais pas me payer des robes haute-couture comme faisait Billy Wilder quand il réalisait Sabrina. Il avait des robes Dior et Balmain pour Audrey Hepburn. Nous on ne pouvait pas se les payer. Donc je suis allé en salle des ventes ; là, c’est beaucoup moins cher. On connaissait la taille de Catherine Frot, donc on a pu aller lui acheter ses robes là-bas, et on a trouvé de quoi habiller tout le monde dans le film. Au final, on a du Dior, du Oscar de la Renta, du Balmain et du Yves Saint-Laurent haute-couture. Tout ça donne une richesse à l’image. Idem pour les costumes quand on veut les faire sur mesure, on va chez Cifonelli qui fait mieux que les autres. Les voitures sont belles, la figuration doit être nombreuse…

  Tout ça, ce sont les richesses du film, et je crois que revenir au premier décor pour conclure l’histoire – parce qu’il n’y en aura plus d’autre – c’est comme si ces personnages avaient vécu avec nous, vieilli, sans changer de propriétaire. Et puis en même temps, l’endroit était beau. Ca aurait été moche, on n’y serait peut-être pas retourné !

Pourtant, c’est celui qui semble le plus s’éloigner d’Agatha Christie, avec notamment un basculement assumé dans le fantastique… 

Pascal Thomas : Il y a toujours eu des éléments fantastiques dans mes films. Il y avait des éléments fantastiques déjà dans Pleure pas la bouche pleine. Dans Celles qu’on n’a pas eues il y a un thanatopracteur qui donne une piqure pour examiner un cadavre ; la morte se réveille et veut faire l’amour avec lui – ce qui l’effraie. Chaque fois on a un élément fantastique.

   Mais c’était aussi une façon de surprendre, puisque pour retenir l’attention du spectateur il y a une première scène, une deuxième et puis ensuite, on se demande « Qu’est-ce qu’il se passe après ? » et ainsi de suite.

  Là, il y a une espèce de progression. On démarre un peu comme un film psychologique, puis on sort des règles. Il y a une chose à laquelle il faut penser c’est que les gens ont un peu tendance à se caler sur le formatage des séries. Vous avez des règles à suivre, si vous regardez bien, quelle que soit la série : le récit va à la même cadence, se construit de la même façon. Au bout de cinq minutes, il faut faire ça ; au bout de sept minutes il faut faire ci ; il y a des script-doctors, toutes sortes de gens qui appliquent des règles qui ne sont pas forcément… Ce n’est pas la règle des trois unités, hein, qui laisse encore un peu de liberté à l’auteur !

  Il faut absolument sortir de ce formatage, et dans ce but, nous, on préfère le mélange des genres.

  Donc au début, il y a la crise du couple ; on prend ce couple qui s’entend si bien et on lui invente une crise ; puis ça repart grâce au Général, qui leur confie une agence de détectives en déshérence à Genève ; la première enquête arrive, un type dit que sa fiancée a disparue et là on a l’idée non pas de chercher de nouveaux décors mais de revenir au premier décor - car il s’agit de boucler quelque chose -  qui de maison de retraite devient une clinique de chirurgie esthétique. Par la magie de l’agencement des décors, on lui a ajouté la piscine des Thermes d’Aix-les-Bains. Comme toujours dans ces films d’Agatha Christie, chaque château est sept, huit, ou douze châteaux. On les remplit et on y met des choses totalement extravagantes : on voit passer l’homme invisible, on a un type qui se dégonfle, l’œuf d’Ambroise… Et je crois que tout ça donne quelque chose d’assez amusant, comme résolution !

 

 

associe-contre-le-crimeminiAssociés contre le crime, de Pascal Thomas avec Catherine Frot, André Dussolier, Lin-Dan Pham, Bernard Verley.

Sortie le 22 août 2012.



[1] Mort sur le Nil, de John Guillermin avec Peter Ustinov, Jane Birkin, Bette Davis, Mia Farow. Célèbre adaptation d’une aventure d’Hercule Poirot sortie en 1978.

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Dernière modification le lundi, 03 septembre 2012 09:43

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