janvier 27, 2022

« Réparer les vivants » : un défi de cinéma pour Katell Quillévéré

Nancy. Katell Quillévéré signe l'adaptation pour le cinéma du best seller de Maylis de Kerangal "Réparer les vivants", un film sur le don d'organes et d'une transplantation cardiaque. Rencontre avec la cinéaste lors de son passage à Nancy.
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Katell Quillévéré, réalisatrice de Réparer les vivants - crédit C. Scopel - photo ici c nancy fr

RENCONTRE avec la réalisatrice du film "Réparer les vivants" Katell Quillévéré

Après Un poison violent (2010) et Suzanne (2013) nominé dans la catégorie Meilleur scénario original en 2014 à la cérémonie des Cesar, Katell Quillévéré adapte pour le cinéma le livre de Maylis de Kerangal "Réparer les vivants" (plus de 250.000 exemplaires vendus), l'histoire d'un jeune surfeur déclaré en mort cérébrale après un accident de la route et dont les parents bouleversés - interprétés par Emmanuelle Seigner et Koll Shen - vont accepter le don d'organes. 

Alors qu'une vie s'éteint et que l'incommensurable douleur embrase la famille de l'adolescent, la cinéaste nous entraîne dans les 24 heures qui suivent le décès avec beaucoup de pudeur et d'émotion. Un film sur l'amour, la transcendance, la famille et la faculté de l'être humain à recréer la vie.    

Le film est adapté d'un livre dont on connait le succès, à l'époque qu'aviez ressenti à la lecture de l'ouvrage et quelles étaient vos priorités pour l'adapter au cinéma  ?

Katell Quillevere — « J'ai d'abord été extrêmement touchée par le roman, sans forcément me l'expliquer, je pense que c'est important d'écouter son instinct lorsqu'on commence à écrire un film. Pour adapter une oeuvre, il faut que cette oeuvre entre en relation intime avec le réalisateur et là c'était le cas. J'avais une nécessité à raconter cette histoire, ensuite lorsqu'on y rentre, ce qui est évident c'est qu'il y avait des défis de cinéma qui me plaisaient et me permettaient d'aller dans d'autres directions par rapport à mes films précédents. D'abord il y avait un défi sur la temporalité, j'avais à coeur de raconter ces 24 heures d'une journée suspendue entre la mort et la vie avec originalité sans construire un récit classique, une chronique du don et de la greffe comme on peut en voir dans les documentaires ou pas mal de reportages sur le sujet. Ce qui était beau dans le livre de Maelys c'est qu'elle l'avait vraiment construit comme une chanson de geste qui utilise cette formule que je reprends aussi beaucoup. C'est un film relais entre les personnages, je tends un fil suspendu entre cette mort et cette vie où chaque personnage est un maillon de cette chaîne de par son identité et son importance décisive dans cette organisation du vivant. C'est un défi que j'avais à coeur de réussir, un peu à l'opposé de Suzanne où je transcrivais 25 ans en une heure et demie. Ensuite, il y avait des directions dans le roman qui me paraissaient très importantes à prolonger et à respecter comme l'aspect documenté perceptible dans le livre de Maylis. Dans son livre, il y a, à la fois un attachement extrêmement fort à l'expérience documentée du prélèvement et de la greffe et une précision scientifique que je trouvais passionnante. Un défi que j'avais envie de relever au cinéma et en même temps il y avait aussi un lyrisme extraordinaire, une poésie dans son langage qui nous permettait d'avoir accès à l'aspect métaphysique de cette expérience. Il fallait que moi aussi je trouve mon chemin esthétique entre ces dimensions qui peuvent paraitre complètement opposées, la crudité de la science et la poésie. C'étaient des notions importantes, des repères pour moi. »

La vie et la mort, un cycle perpétuel...

K.Q. : « Ça à avoir avec des choses très profondes en moi... Je me rends compte que je m'intéresse beaucoup à des récits qui révèlent ce que la vie peut avoir de chaotique et de violent, d'accidentel et ce qui m'intéresse est de voir comment l'humain se sort de ça, survit, se reconstruit. Je suis fascinée en général par le courage de l'humain, sa capacité à rebondir, à s'organiser pour triompher, pour sublimer la mort, la séparation. Il y a un lien très profond et très intime entre Suzanne et ce film-là qui raconte la même chose au fond, comment la vie continue malgré l'absence, comment l'amour continue à se transmettre, à circuler.  »

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Copyright Mars Films
 
Comment avez-vous maîtriser l'émotion pour ne pas tomber dans le pathos ?

K.Q : « La question de l'émotion me passionne, je vais toujours au cinéma pour avoir des émotions fortes depuis l'enfance, rire, pleurer... Je crois beaucoup à la catharsis et je pense que j'essaie de transmettre quelque chose de ça lorsque je fais des films. Là, le film pouvait être si lourd émotionnellement qu'il fallait tout le temps se demander où en était la limite, il fallait que ce film se construise dans la pudeur et la dignité des personnages pour que cette histoire soit supportable à regarder et en même temps qu'elle assume l'émotion aussi, car on ne peut pas être dans le déni avec une histoire pareille. La notion de l'équilibre a donc été primordiale et la question se pose aussi en permanence sur la distance qu'on choisit avec la caméra et beaucoup avec la direction d'acteur. J'essaie sur chaque scène de ne jamais être contrainte par la direction d'une scène parce que je pense que l'émotion se construit vraiment au montage. Il faut pouvoir avoir tous les possibles, c'est pourquoi je fais faire à chaque acteur dans chaque scène, une palette de 4 ou 5 émotions différentes plus ou moins lâchées qui va me permettre ensuite de faire mes choix. Il n'y a rien de pire que de partir dans une émotion et de se rendre compte qu'elle n'est pas juste. Je trouve que c'est le meilleur moyen de réussir la fabrication émotionnelle d'un film. »

Un casting audacieux...

K.Q : « Sur le papier, ce n’est pas gagné ! Quand on dit, vous allez marier Kool Chen avec Emmanuelle Seigner, Brun Ranin va être un médecin réanimateur, Alice Taglioni va être la maîtresse d'Anne Derval... Sur le papier ça fait un peu peur... Mais, c'est ça que j'aime bien moi parce que j'adore les acteurs, j'ai beaucoup confiance en eux et je ne m'intéresse jamais de savoir par exemple s’ils ont déjà réussi à faire ce que je vais leur demander ! Au contraire, je trouve que c'est un très beau défi de les emmener dans un endroit où ils ne sont jamais allés. Je cherche souvent à déplacer les acteurs en fonction de leurs histoires, de leurs films d'avant et c'est ce que j'ai fait là, pour chacun d'entre eux j'ai construit ça comme une partition. Je n'ai pas fait de casting au sens habituel, j'ai construit un groupe, j'ai choisi les uns en fonction des autres... »

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Copyright Mars Films
 
Comment s'est déroulé le tournage ?

K.Q : « C'était souvent joyeux, sûrement pour contrebalancer la violence de cette histoire, cette lourdeur, d'ailleurs on dit que c'est sur les drames qu'on rigole le plus... On avait vraiment besoin de ça et on avait tous à coeur d'être à la hauteur de cette histoire. Pour le film, on a beaucoup travaillé avec le secteur médical, sur le tournage, ils étaient tout le temps là, pour tous les rôles ce sont de vrais médecins, infirmiers, chirurgiens... Ils étaient là, même quand ils n'étaient pas dans les plans, pour vérifier qu'on faisait bien les gestes, qu'on avait bien les bonnes paroles et leur présence mettait un certain degré d'exigence et d'humanité aussi. Ils font des métiers tellement durs, tellement forts, une certaine humilité s'est emparée de chacun des acteurs et de nous tous en général. Il n'y avait pas d'histoire d'égo, de tirer la couverture à soi, rien de tout ça. C'était vraiment, se mettre au service de cette histoire le mieux possible avec le plus de pudeur et de générosité. »

Le sens du détail dans la scène du prélèvement d'organe et l'iconographie religieuse...

K.Q : « Cette scène est nourrie de l'exploitation du réel, on a assisté à de vraies greffes pour comprendre comment ça se passe et nous permettre de savoir où se placer pour emmener le spectateur à voir ça, car évidemment il n'en a pas envie. Cette scène n'est pas dans l'aspect documentaire, mais dans la représentation cinématographique de quelque chose, c'est très travaillé et ça fait partie des scènes les plus sophistiquées. Souvent, on se dit, on se croirait dans un documentaire et en fait pas du tout, on a tout reconstitué, même “déréalisé”. Si vous regardez la couleur des murs, des vêtements, ce n'est pas réaliste, on s'est inspiré de Cronenberg, de Faux semblants. Il y a une manière de se nourrir de la véracité de cette expérience à travers la précision gestuelle, la chirurgie et en même temps en réalisant tout un travail de l'image qui s'inspire de plein de choses : de l'histoire de la peinture du Caravage par exemple, qui s'inspire beaucoup de l'iconographie religieuse en fait. Le coeur est tâté, caressé, porté comme une relique. Un moment, on est dans la scène des apôtres quand Tahar est dans le rituel des adieux avec la musique et ensuite quand on passe en plan large, ils sont tous debout autour de cette table. Il y a aussi la Pietà lorsqu'il lave le corps de l'enfant... Le personnage de Tahar est inspiré d'une dimension angélique, il a ce côté passeur du fleuve du Styx, des deux berges, de passer de la mort à la vie... »

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Le travelling pour exprimer le mouvement perpétuel...

K.Q : « Il n'y a pas de vie et de mort, la mort est dans la vie. Le film n'est ni horizontal ni vertical, il est circulaire. On est vraiment dans un cycle où la mort génère elle aussi de la vie. On le voit aussi dans le film lorsque cette infirmière qui voit les parents de l'adolescent partir, envoie un message sur son téléphone portable pour dire “je t'aime” à son compagnon. Tout fonctionne par ondes, je voulais montrer comment la vie des autres influe sur la nôtre et comment la mort provoque une urgence pour les autres de vivre. On l'a vécu par exemple pendant les attentats avec la nécessité de dire soudainement à ses proches qu'on les aime et de vouloir se reconnecter avec l'essentiel. Dans l'esthétique du film, il fallait être en cohérence avec cet aspect de mouvement c'est pourquoi le travelling est vraiment l'ADN du film. Avec mon chef opérateur on se disait effectivement que l'esthétique du film c'est le flux, la vie qui circule à l'image du sang qui irrigue le corps, c'est pourquoi le travelling irrigue tout le film, parfois il est stoppé, fauché à des moments où la mort arrive où le diagnostic médical tombe avec à l'image des champs et contre champs. On a exploré le travelling sous toutes ses formes, drone, grue, travelling-voiture, travelling railstedy cam, épaule et avec chaque fois un sens différent en fonction de chaque situation, chaque personnage ».

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Quelle a été la réaction de l'auteure lorsqu'elle a découvert le film ?

K.Q : « C'était un moment très fort lorsqu'on lui a montré, j'avais peur qu'elle soit déçue. En réalité, elle a été très fortement touchée, ça l'a bouleversé. Je pense que ça doit être fort en tant qu'écrivain de voir le travail de quelqu'un d'autre, une histoire incarnée. Elle est très contente du film, je suis soulagée, elle l'accompagne avec moi d'ailleurs, on était à Venise pour la première du film. À l'international, le film s'est vendu dans beaucoup de pays aux États-Unis notamment. Je suis très contente, et la presse anglo-saxonne et américaine est très positive. »


reparerlesvivants-mini- Réparer les vivants - (film drame)
 
Date de sortie : le 2 novembre 2016, (1 h 43 min) 
Réalisé par Katell Quillevéré
Avec les acteurs : Tahar Rahim, Emmanuelle Seigner, Anne Dorval, Bouli Lanners, Kool Shen, Monia Chokri, Alice Taglioni, Karim Leklou, Gabin Verdet...
Le Pitch du film : Tout commence au petit jour dans une mer déchaînée avec trois jeunes surfeurs. Quelques heures plus tard, sur le chemin du retour, c’est l’accident. Désormais suspendue aux machines dans un hôpital du Havre, la vie de Simon n’est plus qu’un leurre. Au même moment, à Paris, une femme attend la greffe providentielle qui pourra prolonger sa vie…

EN VIDÉO. Réparer les vivants - bande-annonce du film 

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