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"Ça raconte Sarah" ou la passion dévorante qui consume les êtres de Pauline Delabroy-Allard

  • Écrit par SC
  • Publié dans LIVRES
«Ça raconte Sarah» de Pauline Delabroy-Allard. © Editions de Minuit «Ça raconte Sarah» de Pauline Delabroy-Allard. © Editions de Minuit
Déjà couronné de deux prix littéraires, "Ça raconte Sarah" est le premier roman de Pauline Delabroy-Allard. Entre récit romanesque et analyse des sentiments, l'auteure nous entraîne dans les ressorts de la passion. 

Des phrases brèves, incisives, glacées, brûlantes, c'est au scalpel que Pauline Delabroy-Allard dissèque sentiments et émotions pour nous projeter avec force dans son premier roman. Une histoire d'amour tempétueuse avec en son cœur une latence nourrie avec fougue. Mais qui est Sarah ? Celle qui déchaîne cette passion fulgurante et habite chaque page du livre ? Une musicienne dont va s'éprendre soudainement et intensément la narratrice. 

C'est un soir du 31 décembre que la narratrice rencontre Sarah lors d'un diner. Une personnalité animée, exaltée, passionnée. En un mot vivante. Sa vie est rythmée par son métier et ses tournées de son quatuor.

C'est à coup d'anaphores, d'allitérations, d'oxymores, d'allégories que l'auteure martèle son nom et forge son portrait. Au milieu de la vie chagrine de la narratrice, séparée du père de son enfant, Sarah transforme son quotidien. « Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d’une couleur insolite, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l’allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l’étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d’une seconde à peine. Ça raconte Sarah, de symbole : S. » 

La dualité de la vie et de la mort

Tel un serpent qui facine et attire, Sarah se glisse dans le quotidien de la narratrice pour partager avec elle une passion dévorante, inexorable. Au fil du temps, les sentiments montent en puissance et s’exacerbent. Le temps fait son œuvre au gré des colères flamboyantes et des réconciliations. 

Avec philosophie et psychologie, Pauline Delabroy-Allard décortique tous les ressorts de la passion, dévertèbre les sentiments, éviscère les moments de vie. La seconde partie de l’ouvrage est pressentie, elle sera dramatique. La passion affecte l’âme puis le corps tout entier. La maladie prend place. Tout se dérobe. À la chaleur humaine, au flux libidinal succèdent les souvenirs fantômes ensevelis par la douleur et accentués par l’absence de l’être. La puissance dévastatrice des sentiments extrêmes marquée par une quête d’absolu impossible. La fuite assez romanesque de la narratrice en Italie pour « tout oublier », la précipite vers le gouffre. L’amour a disparu, mais subsiste encore dans l’univers des souvenirs. Malgré tout, les émotions s’accélèrent entre pulsions de vie (Éros) et de mort (Thanatos). On suffoque, le souffle coupé. L’équilibre finit par cesser. Le pilote a perdu son navire. 

Une perte de repères

Avec une nomenclature parfaite du sentiment amoureux, Pauline Delabroy-Allard entraîne le lecteur dans une histoire à perdre haleine naviguant du concupiscible à l’irascible. Le cœur et l’esprit se dérèglent. La boussole est cassée et entraîne une perte de repères. La narratrice perd pied. La passion brute et réaliste qui la dévore se consume inexorablement. Un uppercut littéraire, un livre intense et éprouvant qui ne vous laissera pas indemne.