octobre 23, 2019

Critique. « Portrait de la jeune fille en feu » : une perfection froide

Adèle HAENEL (Héloïse) et Noémie MERLANT (Marianne) / Copyright Pyramide Distribution Adèle HAENEL (Héloïse) et Noémie MERLANT (Marianne) / Copyright Pyramide Distribution
Résumé du film : 1770 en Bretagne. Soucieuse de marier sa fille Héloïse à un riche milanais, une comtesse charge Marianne, jeune peintre, de faire son portrait. Problème : Héloïse refuse portrait et mariage. L’artiste, devenue dame de compagnie, devra donc observer son modèle et le peindre en secret.

Invitée Ciné Cool du Caméo, Céline Sciamma, réalisatrice, expliquait combien il est ardu de tourner en été, et en costumes, sur une plage proche de Quiberon. «Quand l’équipe est enfin parvenue à convaincre touristes, voisins et enfants de la colo proche de s’éloigner du champ, ce sont les portables qui se mettent en batterie...». Pas simple donc. Mais qu’importe : l’image (signée Claire Mathon) est superbe. Vivifiée de contrastes de couleurs et de vent qui soulève cheveux, robes et capes.

L’erreur de Céline

À l ’intérieur du manoir --un peu délabré, car la famille vit chichement avec une unique domestique-- c’est le clair-obscur que la chef op magnifie. Pour le travail de reconstitution mémorielle de Marianne, puis les séances de pose quand s’aplanit enfin le refus d’Héloïse. S’intensifient alors un rapprochement peintre-modèle, une découverte réciproque et, de confidences en soirée populaire, la naissance d’un amour éloignant la pression  du mariage arrangé.

Une gradation des sentiments qui devrait enflammer la toile or, c’est le contraire. Car Céline Sciamma commet l’erreur d’insister sur les corps dénudés des actrices que l’on sent très mal à l’aise. D’où coup de froid. Car ce n’est pas l’étalage de la chair qui rend un film brûlant. C’est la façon dont un réalisateur fait travailler l’imagination du spectateur en trouvant un biais sensuel. Ce que Sydney Pollack sut faire dans « Out of Africa » avec le shampoinnage des cheveux de Meryl Streep par Redford. Ou le massage très « hot » de Marylin par Robert Mitchum dans « Rivière sans retour» de Preminger.

Le talent de Sophie

Hormis cette perfection froide, Céline Sciamma, réalisatrice intello, excelle néanmoins sur deux plans.

Un : l’attention portée par son film à la condition de vie –et de rémunération des femmes peintres au XVIIIe dont, c’est vrai, on ne connaît guère qu’Élisabeth Vigée-Lebrun, peintre de la cour de Louis XVI et de Marie-Antoinette en particulier. Ce qui la contraignit à l’exil à la Révolution.

Deux : la finesse avec laquelle elle souligne la différence de classes.

Exemples : le léger geste de recul de la comtesse (excellente Valéria Golino) choquée de l’embrassade de Marianne (Noémie Merlant, une révélation). Et surtout le formidable personnage de Sophie, la soubrette (Luana Bajrami, autre révélation). Car c’est elle qui sauve Héloïse (mais  n’en reçoit aucun remerciement) en étouffant avec son corps la robe enflammée de sa maitresse. Elle aussi dont les doigts de fée brodent l’autre tableau du film. Un bouquet de fleurs d’une finesse d’exécution remarquable sur une toile aussi fine. Mais personne, jamais, ne se penche sur son travail, n’en mesure la difficulté, ne la complimente et ne reconnait son talent. Tout est dit.      


Fiona Franchi

Sortie du film : 18 septembre  

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