mars 18, 2019

Interview de François Ozon, réalisateur du film « Grâce à Dieu » 

François Ozon, Ours d’Argent à Berlin  - photo Alexander Janetzko / Berlinale

 

Résumé du film : « Grâce à Dieu » de François Ozon est un film-commando. Et donne la parole à trois des 70 victimes présumées du père Bernard Preynat, accusé de s’être livré à des actes pédophiles lors de camps scouts durant deux décennies.   


Souvent nominé, mais pas récompensé, François Ozon se plaisait à dire : « Oh, moi, je ne gagne jamais rien ! » En lui attribuant le 16 février le Grand prix du Jury, autrement dit l’Ours d’Argent pour « Grâce à Dieu », le Festival International de Berlin vient enfin d’inverser cette tendance défaitiste. Et ce n’est sans doute que le début des hommages qui devraient échoir à ce film courageux et militant où trois hommes meurtris, Melvil Poupaud, Denis Ménochet et Swann Arlaud incarnent cette « Parole libérée » après des années de silence. 

Comment en êtes-vous venu à traiter ce sujet délicat ?

François Ozon : Après pas mal de films sur des personnages féminins forts, je voulais m’intéresser à la fragilité masculine. Ce qui est un peu dans l’ère du temps avec des films comme « Le grand bain ». Mais j’avais surtout envie de montrer des hommes exprimant leurs émotions. Cherchant un sujet lié à ce thème, je suis tombé sur le site de « La parole libérée ». J’ai lu les témoignages, dont celui d’Alexandre qui m’a touché par son combat. D’où enquête, travail journalistique et écriture d’un scénario.

Comment garde-t-on le secret sur un tel tournage ?

Il suffit de ne pas communiquer. De tourner les intérieurs d’églises à l’étranger, Belgique, Luxembourg. Et de donner au film un titre lambda : « Alexandre ». Et quand on m’interrogeait, je disais : « Il s’agit de trois hommes qui remettent en question leur parcours de vie ».

Pour vous, quel est le vrai sujet du film ?

Ce n’est ni un film polémique, ni à charge. Je n’invente rien. Je rappelle simplement des faits déjà évoqués par la presse. Le vrai sujet du film étant les répercussions de la libération de la parole pour les victimes. Et tout ce que ça provoque dans leurs familles.

Ce qui est frappant dans le film, c’est l’attitude des parents unanimement tétanisés. Par peur de l’église, peur des commentaires ou la certitude que ça ne servirait à rien ?

Il y a trois familles et les faits remontent à 30 ou 40 ans. C’était une époque où les enfants, dans un état de sidération totale, ne comprenaient pas ce qui leur arrivait. Alors les parents ont fait ce qu’ils ont pu. Des trois familles, seule celle de François, que joue Denis Ménochet, réagit bien. En allant voir le diocèse et faisant en sorte que les scouts s’arrêtent. Mais ils ne sont pas allés voir la police. Ils m’ont expliqué que leur enfant ne paraissant pas trop traumatisé, ils ont eu peur de mettre sur ses épaules une affaire judiciaire. C’est cette complexité des réactions qui est intéressante. La différence avec 2019 c’est qu’aujourd’hui l’Église a pris enfin conscience que la pédophilie détruit les enfants.

Quand on a été battu dans son enfance ou que l’on a subi, comme ici, un acte pédophile, ça vous gangrène l’esprit à vie. Et l’atout de votre film c’est justement de montrer ça. L’oubli impossible.

C’est ce qu’on appelle la mémoire traumatique. L’enfant subit un acte qu’il ne comprend pas, le met dans un coin de son cerveau et continue à vivre. Mais ça remonte 20, 30 ou 40 ans plus tard. C’est pourquoi les membres de « La parole libérée » se sont battus pour que la prescription change. Car avant 2018, vous aviez, à partir de vos 18 ans, 20 ans pour dénoncer de tels faits. Maintenant, c’est 30 ans.

Quelles indications avez-vous données à Bernard Verley qui joue le père Preynat ?

Il ne fallait pas qu’il soit dans le mépris ni le jugement. Mais plutôt dans une forme de défense de son personnage. Car un acteur c’est un avocat. Dans la scène de confrontation avec Emmanuel à la fin, je lui ai demandé de se retourner et de lui sourire comme s’il revoyait l’enfant. Un tel rôle, c’est assez dur. Mais le rôle du méchant c’est aussi toujours bénéfique pour un acteur.  


Recueilli par Fiona Franchi

Sortie du film : 20 février

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