juillet 20, 2019

Les Adieux à la Reine

adieuxreine-ncyEn adaptant le livre éponyme de Chantal Thomas, Prix Femina 2002, Benoit Jacquot livre une vision insolite de l’événement fondateur de la République Française, la prise de la Bastille, en filmant les émois d’une jeune fille, entre amour, désirs et désillusions. Superbe et troublant.

 

 

C’est un film sur un basculement, un déséquilibre. Un monde est en train de sombrer, et Benoit Jacquot filme la panique, l’incompréhension, le désarroi, comme d’aucuns filmaient l’effondrement du World Trade Center ou le naufrage du Concordia.
Mais c’est aussi un film sur la fin de l’innocence. Le déclin de la monarchie n’en parait que plus brutal parce qu’en même temps qu’il amorce la construction sociale qui nous est contemporaine, il propulse une toute jeune fille dans l’âge adulte, préférant se focaliser sur la désillusion qu’elle subit plutôt que sur le mouvement révolutionnaire qui l’y contraint.

Ainsi, Les Adieux à la Reine, c’est un film qui se passe le 14 juillet 1789 et qui ne montre pas la prise de la Bastille. Il se déroule dans l’espace clos de Versailles, où la splendeur, le luxe le plus rayonnant du monde d’alors, côtoie le délabrement le plus total, une insalubrité inimaginable en ces lieux. De la même manière que ce château, pourri dans ses combles et ses sous-sols et aux lustres éclatants dans ses galeries d’apparat, le faste du règne de Louis XVI et des caprices de Marie-Antoinette, dont la Cour semblait donner un bal permanent, masquait mal l’inéluctable décadence de ce monde dont le modèle social et économique s’effondrait.
Au moment-charnière où tout s’écroule, Benoit Jacquot préfère filmer le désarroi de ceux qui voient le monde connu s’effondrer sans comprendre les raisons de la catastrophe ; la valse des cœurs et les affres de leurs désaveux ; les tentatives désespérées de chacun pour sauver ses passions ; plutôt que la révolte, l’idéologie et l’insurrection. C’est un regard particulier sur cet instant fondateur de la République, parce qu’il se place dans le regard et le cœur de Sidonie Laborde, la jeune lectrice de la Reine, qui n’a d’yeux que pour sa superbe idole.

C’est l’été et les désirs la saisissent, de ce gondolier charmeur qui la trouble à sa fascination pour Marie-Antoinette, qui, elle, entretient une relation ambivalente avec la duchesse de Polignac. L’envie de plaire à cette Reine, qui cesse subitement d’être une enfant frivole, pour s’affirmer en souveraine alors que la crise l’abat à chaque signe d’amplification de la révolte qui gronde, se superpose pour Sidonie à l’urgence de la situation. Le plus grand mal pour elle n’est pas de voir son univers s’écrouler pour qu’émerge un monde à bâtir complètement inconnu ; c’est l’idée de perdre cette Reine, de ne plus pouvoir être auprès d’elle, la contemplant jour après jour, partageant un peu de son éclat et de sa gloire.

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Un rôle tenu par Léa Seydoux, dont l’ingénuité et la grâce encore infantile sont d’autant plus valorisées par la mise en scène délicate et subtile de Benoît Jacquot. C’est ainsi, à la lueur de quelques bougies allumées par les Nobles pour lire les revendications des Révolutionnaires, alors qu’ils tremblent devant les listes de têtes promises à la guillotine, que Jacquot nous propose une des plus belles scènes du film : traversant cette effervescence sans la comprendre, Sidonie ne court que vers l’objet de sa propre flamme qui la réclame. Les alcôves, les clairs-obscurs dessinés par l’ombre des bougies, esquissent les corps qui se cherchent et s’attirent ; éclairent la chair inaccessible, tellement désirée et admirée ; renforcent la jalousie et les soupirs ; et puis la brutalité de la passion déçue, quand l’être tant aimé se révèle cruel et égoïste.

Diane Krüger se distingue elle-aussi dans ce rôle de femme-enfant puis Reine, qui s’avère taillé pour elle que l’on n’avait jamais vue filmée ainsi. Et puis il y a Virginie Ledoyen, qui fut, bien des années plus tôt, la même jeune fille en proie à de premiers émois que filmait Benoit Jacquot. La ressemblance entre Léa Seydoux telle qu’il nous la montre en Sidonie et Virginie Ledoyen lorsqu’elle incarnait Marianne – héroïne romanesque de Marivaux blessée par un inconstant et qui finit par conclure un mariage de raison –, est patente. Dans le face à face des deux actrices, il y a donc une sorte de clin d’œil, de passage de témoin extrêmement touchant.

Mais le plus frappant aspect de ces Adieux à la Reine est sans doute finalement qu’en dépit de son ancrage historique très précis, il est impossible de n’y voir qu’un film d’époque, en costumes : la confusion des sentiments qui jaillissent alors que le monde s’écroule, que filme ici Benoit Jacquot, est intemporelle, et explique que le réalisateur préfère peindre le tableau de cette chute que de s’attarder à en rechercher les causes. Après tout, un philosophe n’écrivait-il pas, un siècle avant ces événements, que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » ?

 

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Les Adieux à la reine 

Historique (01h40min)

De Benoît Jacquot

Avec Léa Seydoux, Diane Kruger

En 1789, à l’aube de la Révolution, Versailles continue de vivre dans l’insouciance et la désinvolture, loin du tumulte qui gronde à Paris. Quand la nouvelle de la prise de la Bastille arrive à la Cour, le château se vide, nobles et serviteurs s’enfuient… Mais Sidonie Laborde, jeune lectrice entièrement dévouée à la Reine, ne veut pas croire les bruits qu’elle entend. Protégée par Marie-Antoinette, rien ne peut lui arriver. Elle ignore que ce sont les trois derniers jours qu’elle vit à ses côtés.

D’après le roman de Chantal Thomas, Les Adieux à la Reine, éditions du Seuil. Sortie le 21 mars 2012.



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Dernière modification le mercredi, 21 mars 2012 07:19

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